23 avril 2009
Le blog des dons qui chuchotent (par Tiphaine)
Cela faisait longtemps que je voulais les voir, Valérie et Papistache. Bien longtemps que je savais que je les rencontrerais et que ça se passerait bien aussi. Depuis que je fréquente les blogs, j’ai appris à lire entre les lignes des auteurs, je ne me suis jamais trompée. Dis moi ce que tu écris, je te dirai qui tu es. On peut faire semblant, on peut jouer un rôle, on peut choisir de ne présenter qu’un aspect de sa personnalité, le meilleur le plus souvent, on peut décider de ne pas se livrer, ça ne change rien. Je sais qui me plaît et qui ne me plaît pas.
L’humanité transpire.
Certains blogs sentent divinement bon…
Cela faisait longtemps que je voulais les voir, Valérie et Papistache…
Le plus dur, ça a été de faire croire à Papistache que j’étais restée chez moi, dans le sud du sud. Voilà près d’un mois que Valérie et moi avions décidé que nous lui rendrions visite, ensemble. Papistache dit qu’il s’en doutait. Moi, je crois qu’il a toujours douté.
Comme deux collégiennes, nous avons préparé notre surprise, on riait la nuit en imaginant sa tête, on discutait jusqu’à très tard… Plusieurs fois, les pieds de ma mère ou de mon père ont fait leur apparition en haut des marches de l’escalier et j’ai entendu : « Tiphaine, il est trois heures, va te coucher ! ». Alors je me suis empressée de l’écrire à Valérie, et nous avons ri comme deux collégiennes…
Je vais vous dire la vérité, ce sera ma vérité. Vous ne serez pas surpris, je n’y crois pas à la vérité, pas plus qu’à la réalité ou à l’objectivité. Ma vérité est aussi vraie que celle de Papistache ou de Valérie. Ni plus ni moins. Elle est juste mienne.
La vie est une question de point de vue.
Je me suis levée trop tôt ce matin là. Trop tôt parce que je n’avais pas assez dormi, comme souvent. C’est ma mère qui a frappé doucement à la porte de ma chambre, j’avais déjà préparé mes affaires, dans la salle de bains, pour ne pas réveiller les petits. Tout doucement, descendre en évitant la huitième marche, celle qui grince… Un thé, deux cafés, émerger peu à peu et surtout ne pas regarder les yeux de maman qui s’inquiète malgré elle parce que je suis en retard. Mais, pour une fois, j’ai pris les devants, j’ai indiqué à Valérie que j’arriverais entre 11 heures et midi, ça me laisse un heure de battement.
Je monte dans la voiture, un immense sentiment de liberté m’envahit aussitôt. Qu’est-ce que j’aime conduire… Papa m’a laissé une feuille verte sur laquelle il a indiqué les villes que je suis censée traverser. J’allume la radio. Il pleut. Je joue avec la vitesse des essuie glace. Sur la place de la cathédrale, je dois tourner à gauche. Mais c’est jour de marché et la route est barrée. Je prends à droite et je me perds. Tant mieux. Les GPS ne passeront pas par moi. J’aime me perdre. Si je ne m’étais pas perdue, je ne serais jamais passée par cette ville au délicieux nom : « Les Ventes-de-Bourse ». J’envoie aussitôt un SMS à Valérie. Elle me répond un peu plus tard : « Mouarf ! ». Je l’aurais parié ! J’imagine son sourire à l’autre bout du chemin…
A la radio, une émission sur Céline, je n’apprends pas grand chose, je le connais bien Louis-Ferdinand. Si, une chose, qui m’interpelle. L’explication du titre de « Voyage au bout de la nuit », à mettre en lien avec la manière dont il a écrit, presque comme une écriture automatique, entre le rêve et le réel. Souvenirs de nuits d’insomnie. Quelque chose que je comprends.
Dix kilomètres avant d’arriver, c’est moi qui appelle Valérie. Je fais ça pour elle, pour ne pas qu’elle doive le faire. Ce n’est jamais facile, le premier appel. Elle a une voix douce. J’essaie de la rassurer, je sais qu’elle a le trac. C’est normal. Moi aussi j’ai le trac.
On n’a pas envie de rater la pièce.
Nous avons rendez-vous à la gare. Je me gare à la gare. J’attends. Je suis la première et je suis en avance, c’est digne de figurer dans mes « incroyables mais vrais ». Une dame arrive avec une petite fille, elle ne ressemble pas à Valérie mais elle me regarde, alors je lui fais de grands sourires, dans le doute. En fait, elle me regarde avec insistance parce que je l’empêche d’accéder au parking… Je me recule bien gentiment.
Elles arrivent enfin, et derrière le volant Valérie me fait de grands signes. Elle arrive enfin, avec une poussette et une schtroumpfette dedans. Je saute sur la schtroumpfette qui se détourne aussitôt, ostensiblement. Chouette ! Une sauvage ! J’adore ça ! Valérie a pitié de moi, elle m’explique que sa fille est farouche avec tout le monde. J’ai envie de lui dire que je le sais mais je préfère me taire.
Nous remontons la rue, vers le centre ville, je ne sais pas de quoi nous discutons, nous meublons simplement les premières minutes, sans nous regarder, la poussette est un bon prétexte pour diriger nos yeux et nos paroles. Il faut ces quelques instants pour que nos deux moi et l’image que nous nous étions faite l’une de l’autre s'adaptent. La jonction est faite à 12 heures 34, à la terrasse de la brasserie. Pour apéritif, Valérie prend un café et ça me fait rire.
Nous sentons l’odeur des frites et ça nous fait envie. Nous nous apprivoisons peu à peu, je fume, tu fumes, je bois du café, toi aussi tu bois du café, regarde ma fille, tiens, voilà une photo de la mienne…
Nous décidons de changer de crémerie, le service est trop long et Valérie ne veut pas arriver en retard car elle a envie de profiter le plus longtemps possible des habitants de la maison jaune, alors c’est moi qui lui indique où se trouve le restau rapide du coin, et ça m’amuse cette impression que je connais mieux la ville qu’elle. Elisa savoure une sucette et serre dans ses bras une horrible poupée tandis que nous commandons des frites et de la viande. Je voudrais des boulettes mais il n’y en a plus, un signe prémonitoire ? Nous avalons tout en vitesse et prenons le café dehors. Valérie me laisse seule avec sa fille un instant, j’essaie de la faire rire en mettant le bouchon de la bouteille d’eau sur ma tête puis en le faisant tomber. A chaque fois, je prends une mine catastrophée et… ça la fait rire ! Si, si ! Elles redescendent la rue tandis que je prends un second café. Quand je vais le régler, je me rends compte que Valérie a déjà payé, la coquine… Je l’appelle pour faire mine de l’engueuler, ça la fait rire puis je joins mon homme pour lui demander de laisser un commentaire sur le blog de Papistache, histoire de tromper l’ennemi. Bien sûr que nous nous doutons qu’il est retors le bougre, mais ça fait quinze jours que je me dissimule, il est forcément tombé dans le piège, les commentaires laissés chez lui l’ont forcément fait douter…
Papistache se demande ce que j’ai fait pendant ces vingt minutes, il imagine malicieusement que j’ai compté et il se trompe. Depuis que je me suis remise à écrire, je ne compte presque plus, et puis, autant vous le dire, comme feu monsieur Le Pen, j’ai le compas dans l’œil, moi. Je sais très bien estimer le nombre de pas entre chez lui et la boulangerie, il m’est inutile de le vérifier, je ne me trompe jamais !
Ce que j’ai fait ? J’ai discuté avec le monsieur qui vent des frites et plus de boulettes. Du café, du prix du café (ici c’est pas comme à Paris !), du permis à points (moins six pour lui, rien pour moi, jamais) et des radars, du temps qu’il fait ici (y’a plus de saisons…), du temps qu’il fait là-bas, est-ce que je suis en vacances, qu’est-ce qui m’amène ici et est-ce que je serais mariée ? J’éclate de rire et je m’en vais, sans compter les pas…
Je monte dans ma voiture, je prends le chemin de la maison jaune, je passe devant deux fois, je fais le tour du quartier, je repère les lieux tout en écoutant monsieur X (qui n’a rien d’érotique soit dit en passant et pour les néophytes) que j’adore à la radio. Je me gare dans une impasse à 13H52. J’attends le bip qui m’annoncera qu’il est quatorze heures, et je fume mes immenses cigarettes. Deux.
BIP. J’éteins la radio, je sors de la voiture, je vais à la rencontre du monsieur qui signe Papistache. Oh, j’ai préparé tout un cérémonial, je vous assure que je suis rodée, rien ne peut échapper à mon légendaire sens de l’organisation (y’en a qui rigolent, j’en suis sûre, mais je vous jure que je suis organisée !). J’ai sur le flanc droit un sac du conseil régional du Poitou Charentes, à l’intérieur, un cadeau et une feuille A4. Voilà ce qui est prévu :
1. Je sonne.
2. Papistache vient ouvrir (en principe, Mamoune a été prévenue par Valérie, ce n’est pas elle qui viendra).
3. Je prends un air sérieux et je lui demande : « C’est bien vous monsieur Papistache ? J’ai une livraison de bisou pour vous, suite à une commande que vous avez faite… »
Bien. 1. Je sonne… C’est Mamoune que je vois apparaître au bout du jardin. Zut… A son sourire, je devine immédiatement qu’ils savent. Zut et ouf en même temps. Un rôle de moins à jouer. Je n’ai jamais imaginé Mamoune, si ce n’est en dame du moyen âge, malicieuse et diaphane. Malicieuse, elle l’est, c’est son sourire que je remarque en premier, il apparaît bien avant toute sa personne. Elle me parle, je ne sais pas ce qu’elle me dit exactement, je suis dans son sourire qui m’enveloppe comme une écharpe le ferait d’un cou frileux. Elle dit quelque chose qui ressemble à « tu dois être Tiphaine » et elle m’embrasse. Je la suis, je ne réfléchis pas, je ferais tout ce que cette femme voudra, je suis tout simplement sous le charme…
Je ne vois pas le jardin encore, je ne vois pas la maison, ni les murs, ni l’entrée, ni les livres, je suis la femme qui sourit sans l’être d’ailleurs, moi, je suis plutôt la femme qui suit la femme qui est.
Un homme se tient debout, pas loin de la cheminée. Je ne vais pas vous la jouer façon suspense, cet homme c’est Papistache. Droit comme un i, le visage impassible. Je prends vite une photo mentale. Bien plus tard, quand je la développerai dans le laboratoire secret de mes nuits, je me rendrai compte que son sourcil gauche est levé. Je savais bien qu’il avait été un peu surpris, tout de même…
Nous nous faisons la bise, vous savez, une de ces bises qu’on faisait quand on avait quinze ans pour notre première boum. Non ? Vous ne savez pas ? Je me souviens, j’étais partie avec ma classe à la neige et un soir, y’avait boum… J’étais dans un coin de la salle, je ne gardais pas le sac de ma copine, j’avais pas de copine… Un garçon est venu m’inviter pour un slow, moi, je rêvais de danser avec le prof de latin, mais j’ai dit oui, je savais pas dire non. Quand j’ai vu que tous les autres nous regardaient en ricanant, j’ai pensé que c’était un pari stupide sans doute, qui aurait voulu danser avec moi ? Je le dépassais de deux têtes, nous étions raides comme des piquets, et on aurait pas pu faire plus éloignés l’un de l’autre… Et pourtant, nous dansions…
Papistache et moi, nous nous sommes embrassés comme ça, je ne sais pas lequel de nous deux était le plus gauche.
Dans le salon, Valérie était assise avec Elisa. J’ai fait mine d’être surprise. Oh ! Vous ici ! Et nous avons commencé à sourire. Papistache a demandé si nous avions mangé ensemble et nous avons opiné vigoureusement du chef.
Je regarde le salon, je pose mes affaires dans un coin, je mets beaucoup de temps avant de m’asseoir. La vérité, c’est que je ne sais pas où est ma place, et que personne n’a l’air de le savoir. J’attends comme une petite fille bien élevée que le gentil docteur me fasse signe de prendre place et me désigne une chaise.
Elles sont longues ces premières minutes, elles sont flottantes, elles sont curieuses… Le temps d’adaptation, le moment où le virtuel et le réel essaient de se rejoindre… Papistache a écrit que depuis qu’il a rencontré des blogamis, il ne voit plus les gens de la même façon, il soupçonne que, comment dit-il cela déjà ? Attendez, je vais le dire comme lui : « les volcans sous marins ne troublent pas la surface de l’eau de la mer. Depuis que je me suis immergé dans ce monde qu’on dit virtuel, j’interroge de plus en plus les enveloppes des passants que je croise. Le monde intérieur de celui-ci, de celle-ci, quel est-il ? ». Si j’étais moi, j’en profiterais pour me vexer, je sais très bien faire ça… Je me dirais : mais comment donc ? ! Suis-je affreuse à ce point que Papistache soit étonné de la différence qu’il y a entre mon enveloppe et mon monde intérieur ? ! Heureusement, je fais seulement semblant d’être susceptible… Mais je ne suis pas du même avis. J’ai toujours pensé que notre enveloppe disait beaucoup de notre monde intérieur, il faut simplement savoir la regarder. Et l’enveloppe de Papistache, elle dit beaucoup de ce qu’il est, plus qu’il ne le voudrait certainement… Un jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai dit à Valérie que je souffrais du syndrome Papistache. Elle n’a pas compris, je lui ai expliqué. Le syndrome Papistache touche les individus qui ont longtemps fait semblant, ceux dont la vie ou le caractère (mais je dirais plutôt la vie) a laissé un masque sur le visage. Ils changent de masque en fonction des personnes qu’ils côtoient, et ils ont tellement l’habitude de porter un masque qu’ils ne savent plus parfois s’il y a quelqu’un derrière ce masque. A force de porter des armures et des masques, on oublie parfois qui l’on est, à force de vouloir tout donner à l’autre, d’être conforme à l’idée qu’on pense qu’il se fait de nous, on finit aussi par… Bref. Le syndrome Papistache, je m’en éloigne un peu là, je tombe dans la psychose à la Tiphaine !
Papistache n’a pas eu l’air surpris, il n’a pas sauté de joie, il n’est pas tombé dans mes bras en criant « Tiphaiiiiiine » mais j’ai appris à regarder derrière les masques et les armures, depuis si longtemps.
Nous sommes debout dans le salon et nous regardons Elisa. C’est bien pratique d’avoir une Elisa à la maison. Elle meuble notre malaise d’adultes. Mamoune est partie faire du café, je suis sûre que ce serait différent si elle était là. Je regarde une chaise vide avec insistance, j’essaie d’aider, moi. Papistache saisit la perche, il me la propose enfin, la chaise. Nous nous asseyons, ça commence à ressembler à ce que nous avions imaginé.
C’est le moment où l’orchestre fait sa dernière répétition, juste quelques notes, quelques couacs qui font sourire, la pièce va bientôt commencer…
Nous attendons que le chef fasse ce « hum… hum… » qui doit décider du début du concert, mais le chef ne sait pas comment s’asseoir, il doit chercher un sujet de conversation, je crois qu’il guette Mamoune du coin de l’œil, il l’attend. Il me semble qu’il a besoin qu’elle soit à côté de lui pour pouvoir commencer.
Il est drôle, Papistache, à ce moment il ressemble à une statue du musée Grévin. Très digne. Très smart. Je me demande si ce matin il a choisi ses habits en fonction de notre venue… On pourrait croire qu’il est en cire, mais moi je sais bien que non. Je n’en ai jamais douté. Comme lui, je sais lire entre les lignes.
Mamoune arrive enfin. Nous allons pouvoir jouer.
Du café pour les filles, un thé pour Papistache. Je reste hypnotisée par le petit bol en verre qui est censé accueillir le sachet. Il est magnifique… Je crois que ça parle autour de moi, j’entends que ça se détend, Papistache a l’air mieux assis dans son canapé, il a même décroisé les jambes, et Valérie parle avec Mamoune. Il boit leurs paroles comme il boit son thé. Je crois qu’il savoure. Je comprends ça.
Je parle de la maison, je fais toujours des spirales quand je parle, ça commence par l’extérieur, le décor, et ça plonge doucement vers l’intérieur. Comme des pelures d’artichaut. Si on touche le cœur, je pleure…
Je fixe un tableau au-dessus de la cheminée. Papistache a écrit que je ne regardais pas, il a en partie tort. Je regarde beaucoup. Intensément. Je sais de mémoire les détails de cette pièce, je m’y reconnaîtrais les yeux fermés. De la manière dont les rideaux ont été tressés à ce tableau sur la cheminée… Ce n’est pas un tableau d’ailleurs, c’est une reproduction d’une œuvre aborigène. Elle penche sur le côté. Je me retiens de ne pas me lever pour lui donner une disposition plus droite. Ils me prendraient pour une fille farcie de TOCS, faudrait pas… Faudrait qu’ils pensent que j’ai l’air normal, que je ne suis pas dépressive pour un sou, ni même deux. Faudrait peut-être que je me mette à sourire, ça aiderait sans doute…
Je souris. Je n’ai aucun mal à éclater de rire quelques instants plus tard. Mes masques tombent les uns à la suite des autres. Je suis bien ici…
Papistache a l’air de sous-entendre que je suis grosse, il a l’air simplement, mais moi qui fais terriblement attention aux mots, je le prends à son propre jeu. Je fais mine d’être en colère. Je m’amuse… Il croise les doigts nerveusement et il se tortille sur le canapé, se peut-il qu’il pense vraiment qu’il m’a vexée ?
Mamoune me pose des questions sur mon séjour à la clinique, sur ce que je deviens, ce dont j’ai envie. Non, je ne suis pas surprise qu’elle sache « tout » de moi. Si vous voulez tout savoir, je soupçonne même que Papistache soit son nègre…
Elle tricote les mots de sa voix chantante et nous enveloppe tendrement de ses paroles. C’est doux de se laisser ainsi envelopper, très doux…
Elisa fait irruption dans la conversation. Elle vient d’avoir une fuite comme on dit pudiquement. Les filles s’en vont dans la salle de bains.
Valérie me laisse, elle prend soin de moi, elle a dans l’idée de me laisser un peu seule avec Papistache. Ça me touche ce geste là. J’ai le même pour elle, quelques instants plus tard…
Elles sont au jardin maintenant, je les aperçois par la fenêtre. Papistache voudrait savoir si je n’ai pas envie de changer de travail, nous parlons de mes élèves.
J’arrive au cœur de l’artichaut. Je pleure.
Je ne sais pas s’il a vu mes larmes, je sais qu’il les a devinées parce qu’il se lève brusquement et propose de sortir.
Là, mes yeux mangent le jardin, LES jardins, jardins de fleurs, de plantes, de légumes et de cailloux… Oui, je vois bien que Papistache est perplexe devant la longueur de ma cigarette, mais il fait mine de ne rien voir. Il est presque aussi drôle que moi !
J’aime la rivière de galets, quand je serai seule, je marcherai dessus, pour entendre… Sur certains arbres, des galets sont suspendus avec leur nom écrit dessus, comme des étiquettes. Ça me rappelle « cent ans de solitude » et cet homme qui perdait les mots, il avait étiqueté tout ce qui se trouvait dans sa maison. Si je le pouvais, je viendrais de nuit, j’effacerais les noms et je les remplacerais par d’autres…
Mamoune propose un deuxième café. On dirait qu’elle nous devine. Nous, on est bien contentes de dire oui. Ils rentrent. Je reste dehors, seule.
Je regarde de tous mes souvenirs.
Les petits lupins, les étranges tulipes, les anémones, celle-ci, toute blanche, elle est magnifique, j’imagine les fruits à venir sur ces drôles d’arbres comme des fourches, les murs quand ils seront repeints, le fantôme d’un cerisier qui serait venu discuter avec la fenêtre, les murmures des galets, les grimpants à venir et la forêt sauvage qui s’élève dans les airs au gré des fils tissés par le jardinier, les rires d’enfants, les rires à venir…
Tout est là. Au fond de mon crâne.
Sauvé.
Je souris en regagnant la cuisine, elle est exactement comme je l’imaginais, je n’avais imaginé que la cuisine, le reste de la maison m’était étranger. J’aime les cuisines.
Dans les toilettes, il y a deux petits papiers qui me font sourire, des petits mots pour passer entre les gouttes malicieuses.
Je retourne au jardin, pour prendre des photos des lupins. La goutte de pluie, juste au milieu, c’est tellement beau. Eux aussi, là-bas, je voudrais les capturer un instant dans ma boite mais je n’ose pas. Alors je les dispose sur la rivière de galets, et je prends une photo mentale. Mamoune est en train de rire, Papistache et Valérie discutent, ils ont un air très concentré mais je devine qu’ils sont en train de rire sous cape, et Elisa… Elle me regarde droit dans les yeux en fronçant les sourcils, l’air de dire, moi, tu m’auras pas !
Mamoune me rejoint, nous parlons du jardin je crois, je n’en sais rien, si, du jardin… Je lui parle de mon homme qui s’obstine à vouloir faire pousser des légumes sous les lauriers. Elle sourit, elle aussi elle sait que c’est peine perdue. Mais c’est tellement mignon son obstination…
Nous revenons au salon pour prendre le café. L’heure tourne, j’ai peur de déranger, mais je suis tellement contente que Mamoune ait proposé ce deuxième café. Un peu plus de temps avec eux… Je savoure…
Elisa essaie de mettre des anneaux sur un tube, un jeu d’adresse, à chaque fois tout le monde croit que ça va tomber et je crois que nous avons tous envie de le faire à sa place. Nous nous retenons. Elle met les grosses pièces après les petites, ce qui rend l’entreprise encore plus délicate, sa mère lui explique patiemment mais je crois qu’elle s’en fiche. Elle préfère sa logique à la nôtre. De ses anneaux, elle fait ensuite de jolis bracelets qui la rapprochent peu à peu d’une enfant girafe.
Les invités arrivent, les murs se rapprochent. Se rapprochent-ils vraiment ?
Non.
Nous disons au revoir une première fois.
Dans le jardin, nous continuons à parler.
Nous disons au revoir une seconde fois. Mamoune dit qu’elle ne se souvient plus si elle m’a embrassée. Moi, je crois que c’est un prétexte pour pouvoir me donner encore un peu de sa tendresse. Je prends. J’adore la tendresse. Et j’en profite pour embrasser à nouveau Papistache qui n’avait rien demandé, le pauvre !
Sur le portail, nous continuons à parler.
Valérie discute encore avec Papistache près de la voiture, je lui propose de prendre un dernier café avec elle, sur la route. J’ajoute : « comme ça, on pourra parler de la rencontre, on se dira : « est-ce que tu crois qu’il a aimé ? est-ce que ça c’est bien passé ? tu crois qu’il a été surpris un peu ? », et ça m’amuse de voir la tête de Papistache qui fait effectivement comme s’il n’assistait pas à notre conversation. Je lui trouve un côté anglais. Toujours très digne.
Je dis au revoir une troisième fois et je ne renie personne. Même pas les galets. Surtout pas les galets.
J’avance vers ma voiture qui est garée une cinquantaine de mètres plus loin. Par terre, j’aperçois une plaque d’égout. Par réflexe, je regarde. Elle vient de Flers, ma ville natale. Je m’empresse d’annoncer la fabuleuse nouvelle à tout le monde.
Plus tard, dans la voiture, je me dis que s’il m’arrive un accident, la dernière parole qu’ils garderont de moi c’est : « Hé ! La plaque d’égout vient de Flers ! ».
Bigre de bigre ! Il va falloir que je fasse attention, il serait fort inopportun que je mourusse après de telles paroles… Gravées dans le marbre, pardon, dans la plaque…
Je fais un signe de la main, derrière la vitre, je fixe le visage de Papistache pour ne pas l’oublier. Pour me souvenir que derrière les mots, y’a un bonhomme, de chair et de sang…
Je m’allume une cigarette, je fais toujours ça quand je suis émue, sauf sous la douche, et j’essaie tant bien que mal de suivre la voiture de Valérie. Ce doit être son dernier défi qui l’a inspirée, elle fonce comme si elle était au volant d’une… Bref. Elle fonce.
Dans le rétroviseur, lui : une main s’agite.
Devant le pare-brise, elle : un bolide avale la route.
Moi : trait d’union heureux entre des dons qui chuchotent...
